L’économie restreinte est un fondamentalisme.

Je lis dans un article de Julien Coupat qui circule sur la toile2 l’analyse que lui ont inspirée les événements du 13 novembre 2015 :

« La situation est la suivante : nous sommes face à deux fondamentalismes : le fondamentalisme économique des gouvernants –de gauche, de droite, d’extrême droite, d’extrême gauche, il n’y a dans tout le spectre politique que des partisans de l’économie, du calcul, du travail, de la mesure, de la comptabilité et de l’ingénierie sociale– et le fondamentalisme idéologique des tenants du califat. L’un pas plus que l’autre n’est prêt à discuter le moindre de ses articles de foi, alors même que leurs religions sont également défuntes, ne survivant qu’à force de volontarisme, de massacres absurdes, de crises sans fin, d’acharnement3 thérapeutique. »

Il est dommage que cet auteur omette de dire que l’économie ne devient un fondamentalisme que lorsqu’elle se restreint à la production de biens et de services, sans jamais s’articuler à une dépense4 improductive et festive qui caractérise l’économie justement présentée comme “générale” par Bataille, que l’auteur invoque pourtant dans l’exergue5 qu’il donne à son texte. Son analyse a beau être pertinente, elle ne débouche que sur l’utopie politique d’un “communisme sensible”, alors qu’elle pourrait fort bien s’enraciner dans une histoire des civilisations qui ne se présentera pas nécessairement comme révolutionnaire, mais qui ne manquera pas d’avoir les effets les plus subversifs.

C’est exactement dans cette direction que m’a permis d’aller la lecture des idées exprimées par Bataille dans la troisième partie de « La part Maudite », “les données historiques”, où il parle de la société islamique comme “société de conquête” ; et j’ai pu re-contextualiser, dans le cadre d’un séminaire sur Bataille et la psychanalyse d’aujourd’hui, donné le 27 novembre à Barcelone, ces analyses qui se veulent factuelles, à partir du bruit et de la fureur qui qu’ont fait éclater les événements de Paris.

1.Este texto de Jacques Nassif es que se leyó en el encuentro que tuvo lugar en Barcelona, en La Casa de la Paraula, el día 27 de noviembre de 2015.

2.Lona-Lienzo

3.Ferocidad

4.Gasto

5.Epígrafe

Je me contenterai dans ce qui va suivre de paraphraser les idées exprimées par Bataille dans son texte où tout le monde pourra les retrouver, ne le citant que lorsque ce sera devenu indispensable. Il commence par donner écho au sentiment qu’il est difficile à qui ne partage pas la culture arabe de donner un sens à la religion musulmane : la langue de Mahomet, contrairement à celle de Bouda ou du Christ, ne s’adresse pas à chacun de nous.

Par ailleurs, son discours, qui a surgi dans le contexte d’une lutte contre la virilité capricieuse des héros de tribus, loin d’être un appel à la libération, est fait pour intimer la nécessité de se soumettre à Dieu et à la discipline : est musulman, comme l’indique le mot même d’Islam, celui qui se soumet.

Mais cette soumission s’inscrit dans le contexte d’une guerre contre les “infidèles”. Bataille qui commente le texte de l’orientaliste Emile Dermenghem (Témoignages de l’Islam) ne s’attarde pas sur le sens de ce mot. Il désigne en fait les juifs et les chrétiens, professant également une religion du livre, mais qui se sont rendus infidèles envers la religion originelle et sans mystère que l’Islam est censé, alors qu’il est venu après, avoir su retrouver et réanimer.

Or cette guerre, qui est donc constamment déclarée, si tolérant que se veuille le pouvoir en place, quand ce sont des musulmans qui l’exercent, doit être dirigée contre l’infidèle plutôt que contre soi-même : ce n’est pas une éthique du renoncement ou une ascèse du détachement6 qui est professée, mais l’action violente et qui se mue en “guerre sainte”, quand celle-ci est portée aux frontières de l’empire.

On le voit, ce qui tient lieu de religion, c’est une méthode d’extension d’un territoire dont la croissance est postulée comme indéfinie. Et l’institution que cette guerre à mise en place survit à sa raison d’être initiale, transformant tous les aspects de la vie en un effort méthodique de conquête et d’asservissement des populations annexées.

Afin d’asseoir7 la démonstration qu’il va tirer8 de cette description, en faisant de cette société de conquête un véritable miroir de l’expansion capitaliste, Bataille ne manque pas de retracer d’abord le contexte au sein duquel s’est enlevé cet effort pour ne plus dépenser, afin de pouvoir conquérir.

6.Desapego
7.Asentar
8.Lanzar

L’Hégire, qui désigne donc l’exil de Mahomet hors de sa tribu, pour se rendre à la ville (Médine), marque le point de départ de la décision de s’arracher9 au nomadisme de tribus où régnaient des règles de bravoure et d’individualisme, où étaient lancés de constants défis animés par des rivalités personnelles allant jusqu’au crime et à la vendetta systématique, même si elles pouvaient aussi être canalisées dans le cadre de concours d’éloquence, de galanterie, de prodigalité et de talent poétique.

Rompre avec tout cela, c’est d’abord, insiste Bataille, cesser de se faire valoir par le don et la dépense ostentatoire. La dépense dans l’Islam, sera strictement définie comme se limitant au devoir d’aumône10 (envers le pauvre et le voyageur) socialement utile. Et la morale sera établie en rempart contre la vengeance sanguinaire et le crime, tout autant que contre le sacrifice de nouveaux nés de sexe féminin qui permettaient de limiter l’excédent démographique.

En revanche, si c’était la tribu, et non l’individu, qui choisissait pour ses membres la religion, il est clair que la religion musulmane reprendra ce trait et bannira11 à son tour toute velléité d’hérésie individuelle en son sein, le pouvoir religieux et militaire se voyant par là même unifiés. Le projet de Mahomet, tel que le restitue Bataille, aura été de transformer l’agitation ruineuse des tribus de son temps en un instrument de conquête qui pouvait bénéficier de la situation de faiblesse12 des États, Byzantin et Perse, qui l’entouraient.

9.Arrebatar
10.Limosna
11.Desterrará
12.Debilidad

Or, si Mahomet oppose el din, la foi religieuse, la discipline de soumission qu’elle implique, à l’individualité glorieuse, la muruwa, un peu comme le fit Richelieu chez nous en condamnant les duels que fomentait le sens de l’honneur médiéval, c’est d’abord pour instaurer une forme de puritanisme, qui aurait tout à fait à voir avec le piétisme, lui, individuel, des juifs et des chrétiens qui étaient, à l’origine, animés par des intentions étrangères au capitalisme, alors que la capitalisation des forces productives entre les mains du chef militaire aura anticipé une collectivisation de la richesse orientée vers l’effort de conquête et une collectivisation des gestes religieux pouvant se comparer à l’exercice militaire qui unifie et mécanise. L’armée dévote et puritaine s’oppose point par point au guerrier dilapidateur, intraitable, sauvage, amoureux et aimé des jouvencelles13, qui se présente essentiellement comme le héros poète.

C’est arrivé en ce point d’exposition des “données14 historiques” permettant de spécifier l’Islam comme ayant engendré intrinsèquement une “société de conquête” que se perçoit la touche du génie de Bataille, appelant à la rescousse15 une citation d’un autre orientaliste, finlandais cette fois :  « Le piétisme de l’islam primitif (…), écrit H. Holma, mériterait certainement d’être étudié et examiné plus à fond, depuis que Max Weber et Sombart ont démontré de toute évidence l’importance de la conception piétiste dans les origines et dans l’évolution du capitalisme. »

Or ce trait tranche16 le plus évidemment avec ce qui était la norme au Moyen âge : la consumation, Mahomet pouvant dès lors apparaître comme quelqu’un qui “n’aurait pu mieux faire s’il avait délibérément voulu changer en instrument efficace de conquête l’agitation perdue et ruineuse des Arabes de son temps.” « Rends à tes proches ce qui leur est dû, dit le Coran (XVII, 28-29), ainsi qu’au pauvre et au voyageur, et ne gaspille17 pas comme un prodigue. Car en vérité les prodigues sont les frères des démons. »

Tout de suite, Bataille enfonce le clou18: “L’action du puritanisme musulman est comparable à celle du directeur d’une usine où se serait établi le désordre : il remédie sagement dans l’installation à toutes les failles qui avaient laissé se perdre l’énergie et réduit à rien le rendement.” La comparaison avec l’ordre instauré par le capitalisme est dès lors point par point mise en place. Alors que dans l’histoire des sociétés se vérifie “une alternance de l’austérité, qui accumule, de la prodigalité, qui dissipe, (…) ce qui situe l’islam à part dans ces mouvements est l’ouverture qu’il eut dès l’abord vers une croissance apparemment illimitée de la puissance.”

La deuxième condition à réunir pour une telle expansion consiste à mettre en avant l’existence d’une communauté d’un genre nouveau qui n’aurait pour fondement ni le sang ni le lieu, mais la volonté de souscrire à un même enseignement et de consacrer toutes ses forces à un même but : la conquête et l’extension indéfinie, le chef religieux étant donc en même temps le législateur, le juge et le chef d’armée.

13.Damiselas
14.Datos
15.Rescate
16.Característica relacionada
17.Despilfarra
18.Da en el clavo

Or tout de suite Bataille suggère que : ce “mouvement rappelle le développement de l’industrie par l’accumulation capitaliste: si un frein est opposé au gaspillage, si le développement n’a plus de limite formelle, l’afflux de l’énergie ordonne la croissance19, la croissance multiplie l’accumulation.” Et il est donc de plus en plus étonnant, à mesure que l’analyse de l’histoire de cette communauté progresse, de constater que Bataille en fasse essentiellement le miroir le moins déformant de ce qui se présente comme le plus insensé de l’entreprise capitaliste : “Le développement de l’industrie exige une limite de la consommation : l’équipement compte en premier lieu, on lui subordonne l’intérêt immédiat. Le principe même de l’islam impliqua le même ordre de valeurs : à la recherche d’une puissance plus grande, la vie perd un pouvoir immédiat de disposition. (…) Le pieux20 musulman ne renonça pas seulement aux dilapidations du monde de la tribu, mais en général à toute dépense de force qui ne fût pas violence extérieure tournée contre l’ennemi infidèle.

La violence intérieure qui fonde une vie religieuse et culmine dans le sacrifice ne joua dans l’islam des premiers temps qu’un rôle secondaire.

C’est que l’islam n’est pas d’abord consommation, mais, comme le capitalisme, accumulation de forces disponibles. Il est dans son essence première étranger à toute dramatisation, à toute contemplation transie du drame.”

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les analyses qui charpentent21 cette description génèrent toutes sortes d’échos à partir du choc auquel nous ont fait assister les tueries du 13 novembre 2015 à Paris, menées qu’elles on été au nom d’un certain islam, mais en fait directement dirigées contre une autre forme de fondamentalisme : celui de l’expansion aveugle, et se voulant irréversible, du capitalisme, qui n’est plus désormais seulement industriel, mais de plus en plus anonyme, car exclusivement financier.

Par quelles étapes est passée cette conquête économique et hégémonique de l’Occident? Après avoir feint22 de devoir s’adonner à la renonciation à une jouissance qui aurait été de pure dépense, elle s’est concentrée sur une course à l’armement qui a impliqué le développement de plus en plus sophistiqué de modes de destruction permettant d’assouvir 23 jusqu’au bout la pulsion sado-masochiste, donnant en plus ses prouesses en spectacle, presque sans aucun décalage dans le temps ou l’espace : les écrans ne nous épargnent24 plus l’exhibition de toutes les violences en cours.

19.Crecimiento
20.Piadoso
21.Estructuran
22.Fingido
23.Despilfarra
24.Ahorran

Elle s’est ensuite donné le spectacle voyeuriste-exhibitionniste de la vie exotique et de l’auto-contemplation satisfaite, à travers l’expansion de l’empire colonial qui était à la clé de toute puissance qui aurait voulu se manifester comme plus souveraine que celle des peuples et des marchés offerts à la conquête.

Elle s’est enfin, pour assouvir jusqu’au bout la pulsion d’emprise25 et le besoin obsessionnel de maîtrise26, affranchie dans la mesure du possible de la notion de frontière nationale ou de limite morale. Désormais les flux financiers qui charrient des marchandises, comme les sujets qui communiquent leurs informations, doivent pouvoir transiter par la terre entière, sans buter27 sur aucun autre mur que celui, encore résistant, de la pluralité des langues, même si, sur toutes les tours de contrôle, les avions, comme les internautes, ont affaire à la techno-langue du langage-machine, qui se veut universelle.

En répandant28 le sang d’une façon aussi indiscriminée, mais en s’attaquant à ces lieux hautement symboliques de la dépense que sont le foot, le rock et la tchach29, les terroristes ont voulu paradoxalement rétablir de la frontière et empêcher une circulation aussi désordonnée de la jouissance de ces marchandises que sont devenus les sujets, réduits qu’ils ont été aux rats que l’on décime.

Le prétendu État au nom duquel ont été commises ces atrocités, mais qui sont, comme le soulignerait Bataille aujourd’hui, en miroir de la chosification capitaliste, se donne le gant d’être le représentant attitré d’un retour aux sources de l’islam, ayant besoin de rétablir ces frontières qu’ont fait sauter les États démocratiques au nom du libéralisme et du libre-échange, pour justifier l’exercice de leur violence contre ces infidèles qui se trouveraient au-delà des frontières qu’ils s’imaginent pouvoir retrouver, en répandant la nuit de leur obscurantisme.

25.Influencia
26.Dominio, control
27.Tropezar
28.Derramando
29.No viene en el diccionario, será un tipo de música

Cette mise en accusation des Lumières par le romantisme noir et gothique ayant débouché en Allemagne sur la folie du troisième Reich est malheureusement appelée à nouveau aujourd’hui par l’expansion aveugle de la mondialisation qui oppose à cette régression la croissance illimitée et irréversible d’un développement passant par un réarmement qui ne se veut plus moral, mais létal, car pouvant s’attaquer à la nature elle-même et à la survie de tous sur notre planète.

Or cette nouvelle forme de conquête a ceci de particulier qu’elle est sans Souverain, alors que le fondamentalisme qui se profile derrière la violence terroriste cherche pour le moins à rétablir une souveraineté, peut-être d’essence royale et donc anachronique et caduque, mais qui prétend au moins s’opposer à l’absurdité d’une autre soumission : celle, irraisonnée, à une croissance, devenue aliénante et insupportable.

Pour finir, je laisserai encore une dernière fois la parole à Bataille, lorsqu’il pousse jusqu’au bout sa mise en miroir de la conquête islamique par rapport à l’expansion capitaliste : « L’islam condamna toutes les formes de vie prodigue au profit de l’activité guerrière. En un temps où ses voisins jouissaient d’un état d’équilibre, il disposa d’une force militaire croissante à laquelle rien ne résista. Une critique renouvelée de toutes les formes de luxe –protestante d’abord, ensuite révolutionnaire– coïncida avec une possibilité de développement industriel impliquée dans les progrès techniques. La part la plus importante du surplus30 fut réservée, dans les temps modernes à l’accumulation capitaliste. L’islam assez vite trouve ses limites ; le développement de l’industrie commence à les pressentir à son tour. L’islam revint sans peine à la forme d’équilibre du monde qu’il avait conquis ; l’économie industrielle au contraire est engagée dans une excitation désordonnée : elle apparaît condamnée à croître31, et déjà la possibilité de croître lui manque. » in La part Maudite, tome VII des Œuvres Complètes, p. 105-106, (“Les données historiques II, 7. l’explication économique du lamaïsme).

Je crois que ces considérations sur “l’excitation désordonnée” de notre économie restent d’une actualité brûlante et jettent la lumière la plus crue sur tous les dangers que comporte le confinement de la production à “l’économie restreinte” et la méconnaissance du point de vue qu’offre la prise en compte de “l’économie générale”, dont la théorie psychanalytique devrait enfin s’apercevoir qu’elle est le fer de lance.

30.Excedente
31.Crecer

Jacques NASSIF
Font Romeu-Barcelone, 1-10 janvier 2016

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